Texte de François Quintin pour le catalogue du 60ème salon de Montrouge.

Des images a priori sans qualité. Des caricatures de films romantiques hollywoodiens.
Des couples exagérément attractifs : militaires, filles blondes, gars musclés, infirmières à petit chapeau, s’embrassent avec juste assez d’impudeur pour annoncer un prochain coït. On pourrait voir de telles appropriations chez un Richard Prince par exemple. Les titres, souvent composés de prénoms aussi factices que les décors ou les sentiments mis en scène (Stoya and James, Jenna and Keiran…), renseignent moins que la description du médium : crayons de couleur sur papier. Clément Balcon reproduit en effet point par point, au crayon de bois, une couche après l’autre, le tramage de la quadrichromie. Est-ce sa pratique de la sérigraphie ou ses études au pôle impression des Beaux-Arts de Paris qui l’ont incité à remplacer la machine à couleur ? Il remplit la feuille avec la patience des moines copistes, chaque passage suivant un angle différent du précédent. L’image se révèle au dernier passage du crayon, permettant alors à l’artiste de reconnaître le désir qui a motivé sa patiente restitution.

Clément Balcon porte une affection sans cynisme pour ces arrêts sur image où culminent tension érotique et ridicule. Ce 1/24e de seconde a le mérite de sa complétude : s’y condense l’avant et (surtout) l’après, la lumière d’une époque, le prétexte narratif, tout le maniérisme parodique de ces films aux ambitions légères. L’artiste évoque plus volontiers des références au cinéma qu’à l’art contemporain : Clouzot, Greenaway,Rohmer, de Palma, ou bien Sokourov dont
la virtuosité du plan-séquence le fascine tout particulièrement. Lui-même par ailleurs auteur de bande dessinée, Clément Balco s’intéresse à la manière dont image, texte, rythme et matière construisent par complémentarité, ou par opposition, une narration. Il réalise pour le site New Folder une oeuvre originale, une forme de récit pour écran où alternent une vingtaine d’images extraites de quelques secondes d’un film – une jeune femme accorte qui fume une cigarette – avec des textes qui excèdent le cadre, ainsi que des images de papier peint. En quelques clics, le spectateur retourne certaines images comme dans un jeu de balto, et découvre les fragments morcelés d’un souvenir sensible et charnel.

Pour le Salon de Montrouge, Clément Balcon prépare une nouvelle série de dessins, un triptyque de plus grand format représentant trois secondes successives d’un film à un instant charnière de la narration, lorsqu’un couple bascule sur un lit. Par endroits, le remplissage s’arrête, et donne à voir des zones vérolées, comme s’il y avait eu altération, alors qu’au contraire c’est l’arrêt du travail de remplissage qui crée les lacunes, des taches par omission en somme. Plus encore, les images sont balafrées, raturées par les mêmes outils qui ont servi à la lente besogne, mettant en scène une forme d’autovandalisme, comme s’il avait délégué à un enfant la responsabilité d’un achèvement alternatif, ou bien que l’artiste en machine coloriste s’était enrayée. Le frottement du désir et des frustrations, du contrôle et de son enfermement, de la séduction et de l’écoeurement, provoque cette hystérie douce de la surface où chacun sera libre de reconnaître son propre trouble face aux images.

François Quintin, extrait du catalogue du 60ème salon de Montrouge, 2015.

Images without quality a priori. Caricatures of Hollywood romantic comedies. Exceedingly attractive couples: soldiers, blonde girls, muscular guys and nurses with small caps embrace with just enough immodesty to signify an upcoming sexual encounter. We might witness such appropriations in a Richard Prince for example. Often made up of names that sound as phony as the scenery or the feelings displayed (Stoya and James, Jenna and Keiran, and so on), the titles to the works yield less information than the description of the medium used: coloured pencils on paper. Indeed, dot by dot and one layer after another, Clément Balcon reproduces
with his wooden pencils the CMYK colour model. Perhaps it was his screen printing practice or his studies at the printing department of the Beaux Arts academy in Paris that led him to put himself in the place of a colouring machine. He fills the sheet with the same persistence of a monk copyist, impressing a different angle at each new passage. The picture is revealed after the final trait of the pencil, thus allowing the artist to acknowledge the desire that inspired
his painstaking reproduction.

Clément Balcon displays a genuine affection, free of any hint of cynicism, for these stills in which erotic tension and ridiculousness climax. This 1/24th of a second has the merit of completeness: it condenses the before and (especially) the after, the light of an era, the narrative pretext, all the parodic mannerisms of light-hearted, unpretentious films. The artist draws on cinematic rather than contemporary art references: Clouzot, Greenaway, Rohmer, De Palma, or Sokurov, whose virtuosity in the sequence shot he finds particularly fascinating. Himself a cartoonist, Clément Balcon is interested in how images, text, rhythm and materials combine to build a narrative by complementarity or opposition. For the site New Folder he created an original work, a story for the screen where twenty stills extracted from a few seconds of film showing a comely young woman smoking a cigarette alternate with texts that go out of the frame, as well as wallpaper images. With a few clicks, the viewer flips images as in a Balto game, and discovers the fragments of a sensitive, sensual memory.

For the Salon de Montrouge, Clément Balcon has prepared a new series of drawings, a larger format triptych representing three seconds of a film at a pivotal moment of the narrative, when a couple topple onto a bed. In places the colouring process stops, revealing gaps in areas that appear damaged. On the contrary, the gaps are the result of interrupted labour: in short, they are stains by omission. Even more, the images are scarred, scratched with the same tools used for the painstaking task, staging a form of self-vandalism as if the artist had entrusted to a child a different completion, or as if his colouring machine had jammed. The tension between desire and frustration, control and its shutdown, seduction and revulsion causes this sweet hysteria of the surface where everyone is free to acknowledge one’s disconcertion looking at the images.

François Quintin, extrait du catalogue du 60ème salon de Montrouge, 2015.